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Comment penser comme le lecteur - Par : Prasun Lala, Félix Langevin-Harnois,

Comment penser comme le lecteur


Pourquoi penser comme le lecteur

Dans un article précédent (Pourquoi penser comme un lecteur), nous avons vu plusieurs raisons qui expliquent l’importance de « penser comme un lecteur » en rédaction scientifique. En voici quelques-unes : éviter de tenir pour acquis que ses idées (surtout si elles sont complexes) vont de soi, parlent d’elles-mêmes et seront comprises par les lecteurs; ajuster son langage et le degré d’exposé scientifique en fonction des lecteurs éventuels; enfin, afin de communiquer ses idées, il faut en justifier aussi directement que possible le profit pour les lecteurs.

Différences culturelles dans la perception des responsabilités de l’auteur et du lecteur

Il existe des différences culturelles dans la façon de communiquer l’information. John Hinds, un linguiste qui s’intéresse au discours et à l’éducation, a étudié la façon dont notre langue peut influer sur les responsabilités que nous assignons aux auteurs et aux lecteurs en fonction d’attentes culturellement déterminées (Hinds, 1987).

rédaction scientifique

L’illustration ci-dessus, adaptée de Hinds, compare la perception du devoir qu’a un auteur d’expliquer des concepts au devoir du lecteur de les comprendre. Hinds a suggéré que les langues et les cultures se situent à différents degrés de l’échelle, et que certaines, la langue et la culture anglaises par exemple (Hinds, 1987), tendent à donner à l’auteur la responsabilité première de communiquer des concepts clairement. Par contre, pour le français utilisé en France (Jenkins et Hinds, 1987), on croit que c’est plutôt le lecteur qui a la responsabilité de comprendre les concepts. Comme nous l’avons dit dans un précédent article (Lala et Langevin-Harnois, 2016), les réviseurs et les rédacteurs en chef des revues scientifiques accordent de l’importance à une écriture limpide et les articles clairs ont de meilleures chances de publication. Par exemple, Coates et al. (2002) ont découvert une « association marquée entre les articles mal écrits et le taux élevé de refus des articles soumis ». Nous pouvons donc tenir pour acquis que dans le contexte de la littérature scientifique moderne en Occident, la responsabilité d’expliquer avec clarté les concepts présentés incombe à l’auteur.

Penser comme un lecteur

La progression logique choisie pour présenter une idée peut sembler évidente à l’auteur, mais pas autant aux lecteurs; il arrive donc que l’on saute des étapes qui nous paraissaient claires. Au moment de choisir la façon de présenter une idée, il faut oublier tout son savoir inhérent pour un instant et les considérations antérieures sur le sujet qu’on a mis tant de temps à explorer, pour relire la phrase avec un regard neuf et la reconstruire pour combler les lacunes. Ce faisant, on élabore un fil conducteur qui accompagne le lecteur le long de ses idées.

Les balises mènent à la clarté

« La rédaction scientifique est fortement signalisée et balisée. Les lecteurs disposent généralement, dès le départ, d’un plan pour tout l’article; ils sont aidés de balises en cours de route pour leur signaler où tourner et où faire des liens. » (Murray, 2009, p. 155 et 156.)

rédaction scientifique

En décrivant comment écrire pour des revues scientifiques, Murray fait l’analogie suivante : le lecteur effectue un parcours avec l’auteur et il lui faut des balises pour savoir où il est mené. En premier lieu donc, il importe de signaler clairement où se dirige l’article. Si le trajet dévie, il faut s’assurer d’en aviser le lecteur. Il faut aussi lier les idées entre elles au moyen d’une formulation adéquate puisque les liens facilitent la lecture du texte. « [Le lecteur devrait] savoir comment tout s’agence et, surtout, il ne [devrait] pas avoir à lire dans vos pensées pour déterminer comment les sections et les paragraphes sont reliés les uns aux autres ou à l’ensemble du développement. » (Murray, 2009, p. 156)

Quand on tente d’expliquer une idée complexe, il est très facile d’inclure de nombreux concepts qui se chevauchent. Geoffrey Melvill Jones, neuroscientifique et communicateur scientifique réputé, en examinant la rédaction scientifique d’idées complexes (Melvill Jones, 1996), explique que nous avons tendance à penser « en parallèle », ce qui se traduit par des phrases longues aux nombreuses propositions subordonnées, alors que nous devrions penser « en série », soit réarranger le texte pour que la progression soit logique et linéaire. La progression logique, d’un paragraphe à l’autre, doit aussi être explicite. Murray indique que des phrases annonçant le sujet accroissent de beaucoup la logique puisqu’elles précisent le sujet de chaque paragraphe dès la première phrase. « Dans un article bien écrit, il est souvent possible de repérer les phrases annonçant le sujet et de se former une impression immédiate de toute l’argumentation. » (Murray, 2009, p. 160.)

rédaction scientifique

Il faut que les idées comme la terminologie soient cohérentes. En fiction, on conseille de ne pas répéter les mots, mais en science, la communication en est clarifiée. Ainsi, si on trouve le « bon » mot, doté de toutes les bonnes nuances pour décrire une chose, il faut l’utiliser et le répéter. Il faut aussi que la terminologie et la notation scientifique soient conformes à celles de la littérature pertinente (en contexte). Si l’on s’écarte de la norme, il faut veiller à indiquer où l’on commence, comment l’on s’écarte et pourquoi (ici encore, il s’agit de balises), et en profiter pour indiquer sa contribution.

Il y a une autre balise à utiliser, à savoir signaler explicitement toutes ses contributions, même si elles vous semblent claires. C’est après tout pour découvrir un nouveau point de vue que son article est lu. « Tenez pour acquis qu’aussi bien argumenté soit votre article, il restera sujet à débat, il sera contesté. Voilà pourquoi vous devez expliciter la logique de votre argumentation. » (Murray, 2009, p. 164.) Enfin, il faut prévoir la critique et y répondre d’avance. Les lecteurs savent gré à l’auteur de reconnaître les faiblesses de ses travaux et de tenter de les résoudre au lieu de les passer sous silence.

Ressources supplémentaires

Voici des ressources pour écrire avec clarté tout en pensant au lecteur : la section « Thinking Like a Reader » de SPARK de l’Université York (SPARK : Student Papers & Academic Research Kit, 2016), la section « Audience » du site Internet Writing Center de UNC Chapel Hill (The Writing Center, UNC Chapel Hill, 2016), et enfin le guide d’écriture et de style SARA de l’ÉTS (SARA : service d’aide à la rédaction d’articles, 2016), lequel donne de nombreux conseils pour écrire clairement tout en pensant au lecteur.